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Mille Vies

Épisode 7

Une fille, c’est bien. Un garçon, c’est mieux.

La porte s’ouvrit dans un grand fracas de lumière. Je m’étais endormie. Le souffle frais du matin monta jusqu’à moi. J’entendis le hennissement d’un cheval et le craquement des roues d’une charrette. Entre les planches, je distinguai le crâne dégarni d’un homme. Son front était perlé de sueur. Il transportait des sacs, des malles et des valises à l’intérieur de l’entrepôt, les empilant selon une méthode que lui seul semblait connaître.


Lorsque la navette fut délestée de son fardeau, l’homme s’apprêta à reprendre la route vers le quai. Le cheval fit claquer ses sabots sur une pierre usée au milieu du chemin. J’en profitai pour prendre mon sac et descendre une à une les marches m’éloignant de ma cachette. Je ne devais pas me faire prendre, j’avais déjà perdu assez de temps. À cette heure, Ellen avait sûrement découvert le subterfuge de ma disparition. Elle devait déjà être à ma recherche. Après tout ce que je lui avais raconté sur Dillon, elle devait bien se douter de l’endroit où elle pouvait me retrouver.

Avant de sortir de l’entrepôt, je vérifiai si l’homme aux valises était bien engagé sur le chemin. Le va-et-vient des infirmières, des prêtres et des ouvriers était empressé et bruyant. Partout, on se précipitait, on courait, on criait des ordres, on transportait des caisses et des tentes, du bois et des planches. Seuls les malades lourds de fièvre et de fatigue se déplaçaient à petits pas.

Je pris l’air assuré d’une personne qui sait ce qu’elle fait et où elle va, et je sortis de l’entrepôt. Durant quelques instants, je suivis le train vouté des voyageurs en route vers les abris des bien-portants. Puis, je m’éclipsai derrière un arbre pour poursuivre ma route vers les bâtiments abritant les malades. Les fenêtres étaient trop hautes, je devais trouver une planche ou déplacer une roche pour les atteindre. Lorsque j’y parvenais, je collais mon nez sur la vitre et je tentais d’y déceler l’indice qui me donnerait le courage d’y pénétrer tout en risquant de me faire prendre.

Il y avait tant de malades dans ces baraquements. Jeunes et vieux, hommes et femmes s’y empilaient comme les bagages de l’entrepôt. Dans la pâleur de leur regard, la peur s’ajoutait à la maladie. Elle rôdait partout, aussi vaste et profonde que la mort cruelle et implacable qui l’accompagnait.

Soudain, il me sembla voir un enfant allongé sur un lit blanc. Ce sont ses yeux qui me firent croire que c’était lui. Ils étaient pansés d’un coton défraîchi. Un pansement bardait sa tête. Je m’avançai doucement vers la porte de l’hôpital de fortune. Sur la deuxième marche de l’escalier, quelqu’un avait déposé un plateau de bois contenant un pot d’eau citronnée et des verres. Je m’en emparai. Aussitôt que je fus rendue en haut, un infirmier m’ouvrit la porte et saisit le plateau que je parvenais difficilement à tenir en équilibre. Il s’élança vers les lits des malades et oublia de me questionner. Je calmai mon envie de courir jusqu’au lit de mon frère.

- Dillon, lui glissai-je à l’oreille. C’est Molly. Je suis là. Je t’ai retrouvé. Dillon, repris-je en secouant son bras, réponds-moi. J’ai trouvé ton cheval de bois.

Dillon ne bougeait pas. Il ne se réveillait pas. Il ne faisait que hocher la tête au rythme de mes secousses. J’eus un mouvement de recul. Était-il mort? Étais-je arrivée trop tard? Je déposai ma tête juste à côté de la sienne de manière à bien voir sa respiration. J’approchai ma main tremblante près de son nez en tenant un petit bout de papier déchiré rapidement à même le livre de Bran. La feuille se souleva doucement lorsqu’il expira.

- Vous êtes son frère? fit la voix rauque d’un homme qui me laissa à peine le temps d’être soulagée de savoir Dillon vivant.

- C’est mon frère, répondis-je sans réfléchir.

- Comment s’appelle-t-il? Il est arrivé ici, mais il n’a jamais vraiment repris connaissance. Il délire parfois, à cause de la fièvre, mais on n’y comprend rien.

- Il s’appelle Dillon, Dillon Galloway, répondis-je à cet homme qui me semblait bien jeune pour être médecin. Nous… nous sommes orphelins.

- Il y a beaucoup d’orphelins ici! lança-t-il comme une prière à Dieu. Je suis le docteur Thomas. Tu n’es pas malade au moins? reprit-il en baissant ma paupière. Je t’ai vu porter le plateau de limonade; est-ce que tu travailles pour l’apothicaire?

- Oui, enfin, oui, balbutiai-je. Je porte des choses. Je fais des petits travaux.

- C’est bien, mon garçon. C’est très bien, répliqua le médecin en se fiant à mes cheveux et à mes vêtements pour déterminer mon sexe.

Je ne le contrariai pas. Quelle bonne idée que d’être un garçon. Ce pouvait être un atout pour rester auprès de Dillon et ne pas retourner faire le lavage avec les bien-portants.

- Comment t’appelles-tu? reprit le docteur Thomas.

- Je m’appelle… je m’appelle Charles. Comme mon père.

- Et bien, mon petit Charles, dit le docteur en enfonçant la casquette de Dillon sur mon crâne à peine couvert de cheveux, prends ce papier et porte-le chez le menuisier. Je veux qu’il m’apporte 10 nouveaux cercueils avant midi.

Soudain, la porte claqua et je vis entrer d’Ellen. Son pas frénétique se fit entendre dans la pièce.

Sa colère se transforma en étonnement lorsque le médecin lui lança :

- Bonjour Ellen. S’il vous plaît, montrez à cet enfant où se trouve l’atelier des menuisiers. Il doit y porter une commande. Et prenez soin de lui. Nous avons besoin de tous ceux qui veulent nous aider.

Je ne laissai pas à Ellen le temps de se ressaisir. J’empoignai sa main et la tirai au-dehors.

- Je serai tranquille! dis-je à Ellen avant qu’elle ne puisse placer un mot. Je ferai tout ce qu’il faudra faire. J’apprendrai. Je travaillerai. Je serai obéissante. Je ne veux pas retourner à l’autre bout de l’île, loin de mon frère. Il a besoin de moi et j’ai besoin de lui. S’il vous plaît. Je ne suis pas orpheline. Ma famille arrivera bientôt. Mon frère va guérir et nous allons tous repartir. Gardez-moi avec vous et laissez-moi aider le médecin. Il y a tellement à faire ici. Je suis petite, mais j’apprends vite. S’il vous plaît, Ellen, laissez-moi travailler.

Des fleurs et des cailloux

Ellen refusa. Elle ne me permit même pas d’aller rechercher le sac de Bran oublié près du lit de Dillon. « Je te le rapporterai », avait-elle dit. Mon désir ne pouvait que s’abreuver à mes larmes.

Sur le chemin de retour vers les quartiers des bien-portants, nous fîmes un arrêt chez M. Mathieu, le menuisier. Dans son atelier, quelques hommes battaient le bois de leur marteau et de leur rabot. L’artisan nous accueillit nerveusement tout en hurlant des ordres que personne n’écoutait. Il y avait trop de travail. Pendant que des journaliers peinaient à construire des abris pour les nouveaux arrivants, ceux qui restaient à l’atelier ne parvenaient plus à fournir les planches et la quincaillerie pour y monter des lits et des meubles. Il y avait pénurie de bras. Ellen lui tendit le papier sur lequel était inscrite la commande du médecin.

- Encore des cercueils! lança-t-il avec découragement. Nous n’arrivons plus à fournir. Il faudra bientôt enterrer les corps dans leur linceul. Dix cercueils, dix cercueils, répéta-t-il comme s’il cherchait où se trouvait le magicien qui les ferait apparaître. Je n’en ai que huit. C’est tout ce que j’ai. Et dites-lui qu’il devra venir les chercher.

- C’est que…, hésita Ellen, je ne peux pas retourner au village. Je dois ramener cette gamine.

- Alors, monsieur le docteur attendra, reprit l’artisan exaspéré. Je ne peux pas tout faire.

- Et si nous y allions, Ellen? questionnai-je.

Ellen leva les sourcils et me regarda comme si je gagnais une bataille sans m’être battue.

- D’accord, soupira-t-elle.

- M. Mathieu, reprit-elle, si vous chargez votre charrette, nous pouvons aller les porter au docteur Thomas.


- Très bien, excellent, fit le menuisier. Mes ouvriers ont suffisamment de travail à faire ici pour ne pas perdre leur temps sur la route. Je vous prépare le chargement.

Quelques instants plus tard, Ellen prenait les rênes d’un vieux cheval gris et grimpait sur le banc de la charrette du menuisier.

- En route, mon garçon, dit le menuisier en m’empoignant sous les bras pour me déposer sur un cercueil à l’arrière de la charrette.

Le bois de pin était blanc et chaud sous les rayons du soleil. M. Mathieu claqua la croupe de son cheval, qui leva la tête en secouant sa crinière, s’ébroua et prit le chemin du village comme s’il savait à l’avance quelle était notre destination.

- Tout le monde croit que tu es un garçon, dit Ellen.

- J’aime bien être un garçon, répondis-je.

- Ah bon, tu m’étonnes. Je croyais que tu n’aimais pas avoir les cheveux courts et porter des pantalons.

- Quand on est un garçon, il y a plein de choses qu’on peut faire qu’on ne permet pas aux filles de faire.

- C’est vrai, tu as raison. Mais il y a plein de choses que les filles font et que les garçons ne font pas.

Je haussai les épaules. Si les garçons ne faisaient pas ce que les filles pouvaient faire, c’est bien parce qu’ils ne voulaient pas le faire. Je ne voulais pas contredire Ellen. Peut-être allait-elle changer d’idée et me laisser travailler.

- Je ne te laisserai pas aller travailler au village, lança-t-elle comme si elle lisait dans mes pensées. Je ne répondis pas. Sur le bord de la route, de petites fleurs blanches transperçaient les broussailles.

- Hier, j’ai vu des cadavres traverser la route, dis-je en traversant la cargaison de cercueil.

- Ah, soupira Ellen. Tu les as vus.

- Oui, je les ai vus, fis-je en m’assoyant à ses côtés.


Ellen me regarda sans rien dire. Un petit sourire crispa son visage. Je crois qu’elle aurait bien aimé pouvoir me dire que j’avais fait un mauvais rêve.

- Ils n’ont pas creusé suffisamment, répondit-elle à une question que je n’avais pas posée. Ils ont enterré des dizaines de morts beaucoup trop rapidement. Les uns par-dessus les autres. Six pouces de terre quand il pleut de la sorte, ce n’est pas suffisant. Les morts sont sortis de leur cercueil. On a retrouvé deux cadavres sur les galets de la plage. L’un venait d’un bateau, l’autre du cimetière.

Lorsque je déposai ma main sur son épaule, Ellen sursauta. C’est moi qui la ramenais de son cauchemar. Une larme dégringola sur sa joue. Elle prit ma main, y déposa un baiser, puis, d’un mouvement rapide, elle me prit sur ses genoux.

- Tu veux conduire le cheval? dit-elle en éclipsant ses visions d’horreur.

- Oh oui, oh oui! répondis-je.

Malgré les hommes qui travaillaient à replacer les croix sur la terre remuée du cimetière, malgré le cortège de voyageurs amaigris que nous croisions sur la route, malgré les hôpitaux vers lesquels nous dirigions notre charrette, Ellen riait et je riais aussi.


À la porte de l’hôpital où se trouvait Dillon, le médecin nous salua avant de courir vers nous et de stopper notre cheval en tirant sur les lanières de cuir qui lui encerclaient la gueule.

- Vous avez fait vite, dit le médecin en remettant les rennes à un infirmier avant de retourner à ses occupations. Merci, Mademoiselle Ellen, et merci Charles.

- Charles? reprit Ellen à voix basse.

- C’est mon nom de garçon. C’est le nom de mon père, répondis-je à Ellen.

- Docteur, pouvons-nous aller voir mon frère? lançai-je avant qu’Ellen ne m’interrompe.

- Quelques minutes seulement, il ne va pas très bien, répondit le médecin avant de disparaître.

La fièvre emportait Dillon dans un délire déchiré par des soubresauts. Les infirmiers l’avaient attaché sur son lit de crainte qu’il ne se blesse en tombant. Sur ses yeux, son bandage ne retenait plus un écoulement de pus qui séchait sur son visage. Ellen n’était pas une femme à ressentir la pitié. Son métier ne lui permettait pas d’avoir pareils épanchements pour les malades. Elle n’aurait pas survécu. Elle saisit une compresse d’eau tiède et, avec délicatesse, elle réussit à calmer Dillon et à lui laver le visage. Mon frère s’apaisa et s’endormit.

- Il ne verra plus, lança un infirmier en passant. S’il s’en tire, il sera aveugle.


Mon cœur explosa. Ellen tira le sac de Bran de sous le lit de Dillon. Elle me prit la main et me conduisit chancelante vers le chemin des bien-portants. Le soleil se couchait dans un éclat de feu. L’heure n’avait plus de temps pour la tendresse.

BONUS